home  Lignes de fuites  Lignes de fuite 01 - Juin 2005
The bridges of madison county (sur la route de madison - clint eastwood 1995) aventure familiale, voyage abyssal, parcours initiatique

Robert Kincaid est venu à moi le 16 août 1965, un lundi. Il cherchait le pont Roseman. C’était une chaude fin d’après-midi et il conduisait une camionnette nommée Harry...[1]

 Philippe Morice

routes et ponts du comté de madison


A la mort de Francesca, le notaire chargé d’exécuter ses dernières volontés informe ses enfants, Carolyn et Michael, du vœu de leur mère d’être incinérée et que ses cendres soient jetées du pont de Roseman. D’abord surpris par cette demande inhabituelle dans l’Iowa conservateur (« c’était considéré comme un acte subversif » [2] ), les enfants apprennent bientôt, par le journal que Francesca leur a légué, sa rencontre avec un photographe du National Geographic Magazine qui, trente ans auparavant, a immortalisé les pittoresques ponts couverts du comté.
Un jour de 1965 donc, après le départ de son mari Richard (Jim Haynie) et de ses enfants pour la foire de l’Illinois voisin, Francesca Johnson (Meryl Streep) guide le photographe Robert Kincaid (Clint Eastwood) égaré dans la campagne de l’Iowa. Plus tard elle l’invite à dîner, hospitalière mais aussi attirée par l’œil ouvert sur le monde que représente le photographe à ses yeux. Ils se découvrent des goûts communs, pour le blues, pour la poésie de Yeats. Robert l’étonne par sa disponibilité, sa liberté d’aller et venir, capable, en passant par Bari - et attiré par cette petite ville italienne où l’on ne fait généralement que passer et où elle-même a vu le jour - de descendre du train par simple curiosité et de s’y promener « sans y connaître personne »... La délicatesse de Robert Kincaid séduit Francesca Johnson : il lui offre des fleurs des chemins, l’aide à préparer le dîner, partage avec elle cigarettes et bières rafraîchies dans la glacière du pick-up. Sa fidélité à lui-même gomme entre eux les barrières des conventions : « Les vieux rêves étaient des bons rêves, dit-il le premier soir à Francesca. Ils ne se sont pas réalisés, mais je suis content de les avoir eus. » Il s’établit bientôt entre Robert et Francesca une relation amoureuse passionnée qui dure quatre jours, jusqu’au retour d’Illinois de Richard et des enfants. Francesca refuse de partir avec Robert qui lui reste fidèle jusqu’à sa mort.
Trente ans plus tard, Francesca demande à ses enfants, non pas d’être enterrée auprès de Richard Johnson, leur père et son mari, mais que ses propres cendres s’en aillent rejoindre celles de son amant de quatre jours qu’elle a elle-même jetées du même pont de Roseman quelques années auparavant, en 1982, l’année de la mort de Robert Kincaid.
La réaction de Michael (Victor Slezak) est violente : pour lui, l’idée qu’il n’y ait pas de tombe où aller honorer le souvenir de sa mère est tout simplement inconcevable ; et puis il ne peut pas admettre que sa propre mère ait pu avoir une relation avec un autre homme que son père, relation qui plus est décrite en détail par Francesca dans les pages où elle confie ses quatre jours passés avec Robert : « Et, oui, nous avons fait l’amour dans cette pièce, dans la chambre, dans l’herbe et à peu près dans tous les endroits que vous pouvez imaginer. » Carolyn (Annie Corley), elle, s’étonne que sa mère ne se soit jamais confiée à elle : sans doute n’a-elle jusque-là jamais imaginé sa propre mère comme capable de désirs non plus que de plaisir. Les propres enfants de Francesca Johnson réalisent tout à coup que leur mère leur est peut-être moins connue que de ce photographe de passage qui n’a partagé que quatre jours de son existence.
Après la relation du dernier regard que les amants échangent sous un déluge de pluie comme sous un infini de larmes, Carolyn et Michael, au bout de leur deuil, accèdent finalement à sa dernière volonté et dispersent ses cendres depuis le pont de Roseman, d’où elles se mêlent à celles de Robert. Carolyn prévient alors son mari qu’elle prend du temps pour s’occuper d’elle-même. Michael retourne vers sa femme, s’inquiétant soudain de son bonheur.

généalogie romanesque


Le roman de Waller a trouvé Eastwood sur sa route. Des récurrences familières aux habitués de l’univers eastwoodien font paradoxalement de ce récit larmoyant un élément de cet univers hiératique et violent. A l’image d’un Welles détournant La Dame de Shanghai pour servir son projet artistique, Eastwood tord littéralement le récit pour l’intégrer à son monde et faire travailler les résonances entre ce monde et le roman dans le sens de son interrogation perpétuelle sur l’univers personnel qu’il propose en partage. « Je voulais que les gens, en nous voyant, pensent à eux, à leurs propres relations amoureuses. Tout le monde, à un moment de sa vie, a eu, ou a rêvé, une grande histoire d’amour. [...] J’ai été ce type [3] », dit-il. Et certaines caractéristiques des personnages eastwoodiens incarnés ou non par l’acteur, se retrouvent au fil des lignes.
Ainsi Robert Kicaid est-il « un personnage insaisissable. A certains moments, il semble presque ordinaire. A d’autres, éthéré, voire irréel ». C’est ce que les gens qui l’ont approché, et plus particulièrement les femmes, disent de Charlie Parker [4] . C’est l’une des caractéristiques de Jim Williams et de certaines figures qui l’entourent dans la bonbonnière de Savannah, cadre faussement doré d’un autre best-seller, écrit par John Berendt en 1988 et porté à l’écran par le même Eastwood [5] . C’est enfin ce que Kate (Laura Linney) dit de son père Luther Whitney [6] .
« J’ai parfois l’impression que tu as vécu très longtemps, plus qu’une vie, et que tu as voyagé dans des contrées secrètes auxquelles le reste d’entre nous ne peut même pas rêver », lit-on encore. William Munny, aboutissement d’une longue lignée de personnages eastwoodiens depuis la préhistoire leonienne, ne parle pas autrement de lui-même et de son errance dans les tréfonds de l’âme humaine : « J’ai tué des femmes et des enfants, j’ai tué à peu près tout ce qui marche ou qui rampe à un moment donné de son existence... [7] ».
Et si « Certaines choses, les choses magiques, ont besoin d’être vues comme un tout. Si on les fragmente, elles disparaissent », encore une fois, les mots de Waller évoquent l’univers eastwoodien : le Preacher accède par sa venue à la prière de la jeune Megan [8] ; la magie noire baigne Savannah par les yeux sans regard de la sorcière Minerva - « To understand the living, you got to commune with the dead », si tu veux comprendre les vivants, tu dois communier avec les morts [9] - ; l’éparpillement déchire le chasseur blanc et son cœur noir et les tambours propagent la nouvelle après la mort du guide Kivu [10] ; la défiguratation et le démembrement de la créature interviennent comme un leitmotiv depuis la première apparition de l’Homme Sans Nom mis en pièces [11] jusqu’à sa dernière incarnation à ce jour, ce Terry McCaleb dont la cicatrice cache l’absence de cœur usé - en a-t-il d’ailleurs jamais eu un, lui demande un de ses anciens collègues ? - et son remplacement par celui d’une jeune femme morte de mort violente [12] .
« Elle s’interrogeait sur cet homme (...) qui ressemblait au vent. Et bougeait comme lui. En venait peut-être ». C’est l’apparition d’English Bob (Richard Harris), double fantômatique dont la vue terrifie William Munny [13] ; c’est l’apparition/disparition du Preacher aux yeux du marshal Stockburn (John Russell), incrédule de voir cet homme se dresser devant lui [14] . Plus loin, au-delà de l’univers eastwoodien - et de sa généalogie leonienne de l’Homme Sans Nom allant et venant entre la maison des Baxters et celle des Rojos [15] -, c’est la figure que nous avons déjà proposée [16] comme étant en partie à l’origine, fondatrice de cet univers eastwoodien : Abe Kelsey émane ainsi du vent qui le fait apparaître et disparaître aux yeux des frères Zacchary [17] .
« Je me souviens de toi, Robert Kincaid. Peut-être le Haut Maître du Désert avait-il raison. Peut-être étais-tu le dernier. Peut-être les cow-boys sont-ils tous en voie de disparition aujourd’hui ». Eternelle réincarnation donc de ce Kelsey - dont la plainte sur l’injuste châtiment dont il est la victime hante son errance -, la créature eastwoodienne peut par ces mots faire retour comme William Munny refuse la sanctification du biographe W. W. Beauchamp (Saul Rubinek) [18] , et ce malgré l’injonction fordienne d’imprimer la légende si elle s’avère plus belle que la réalité [19] . Et ce souci d’honnêteté allié à un tel retour éternellement recommencé rejoint la fidélité à ses rêves dont Robert Kincaid parle à Francesca et dont Space Cowboys est, à ce jour, une joyeuse illustration.
La matière du roman est donc littéralement tordue pour résonner au mieux avec le matériau constitutif de l’univers eastwoodien. Ainsi Harry n’est plus Harry, la camionnette de Robert redevient simple camionnette dont la fonction est de transporter la créature, d’être le véhicule de son apparition depuis l’autre côté de l’horizon et de sa disparition derrière le rideau de pluie, de cette eau qui est, dans le cinéma d’Eastwood, signe avant-coureur de mort. Ainsi Le film débute par une arrivée depuis l’autre côté de l’horizon, celle de Michael dans la maison où l’attend sa sœur Carolyn. Ainsi Francesca est originaire non plus de Naples, qui est une fin en soi (« voir Naples et mourir... »), mais de Bari qui n’est que le talon de la botte, un lieu de passage et d’embarquement vers la Grèce et l’Orient, une frontière symbolique entre l’occidentale Europe et l’orient inabordé. Ainsi il n’y a plus de témoins à l’histoire qui nous est racontée - la station Texaco largement citée dans le roman comme étant le centre de la vie sociale de Winterset a pratiquement disparu - pour signifier simplement un champ et un hors-champ, ici et là-bas, présent et passé, tous deux diégétiques parce que toujours par l’un des sept membres de la « famille » Johnson (voir infra).
Pour lier cela, le point de vue principal - qui dans le livre est celui de Robert dont on nous raconte l’histoire avant et après sa rencontre avec Francesca - glisse vers Francesca elle-même, point de vue qu’elle lègue à ses enfants. C’est dans la lignée de l’œuvre eastwoodienne d’offrir au partenaire le privilège de détenir l’œil du film, focalisant le regard sur sa propre créature. Ainsi Mitch Leary (John Malkovich) [20] est le tout puissant détenteur du regard sur Frank Horrigan. Ainsi Butch Haynes (Kevin Costner) [21] a l’antériorité du regard sur son poursuivant Red Garnett. Ainsi Buddy Noone (Jeff Daniels) [22] offre, de l’autre côté de la panne où est amarré son bateau, la découverte imprenable sur le quotidien de Terry McCaleb. En plus de cette mouvance du regard, il ne fait ici aucun doute que l’intérêt centré sur le personnage de Francesca permet d’instaurer le processus initiatique qui replace Carolyn et Michael au centre des préoccupations du cinéaste, leur faisant rejoindre la longue lignée des enfants du corpus eastwoodien : le nain Mordecaï (Billy Curtis) [23] ; Raymond (Mason Lucero), le fils de la femme dont il porte le cœur [24] ; Hawk (Tommy Lee Jones) et ses rêves gardés intacts ; [25] Jamie (Sam Bottoms) [26] ; Megan Wheeler (Sydney Penny) [27] ; Schoffield Kid le myope (Jaimz Woolvett) [28] ; Whit (Kyle Eastwood), neveu diégétique de Red Stovall [29] et fils de son producteur, metteur en scène et acteur principal. Ces enfants initiés ont vécu une dernière incarnation sous les traits et les regards inconsolables de Jimmy Markum (Jason Kelly/Sean Penn), Dave Boyle (Cameron Bowen/Tim Robbins) et Sean Devine (Connor Paolo/Kevin Bacon) [30] .


Du même auteur : 
 4. Le son d’Eastwood
 4. Le blanc, la chair

L'unité réelle minima ce n'est ni le mot ni l'idée ou le concept, ni le signifiant, mais l'agencement. Claire & Gilles
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